22 avril-1er mai : des Français dionysiens ou dionysiaques ?

Saint Denis, évêque de Paris, martyr. Figure d’élection, bienvenue en ce dimanche présidentiel, on verra plus loin pourquoi, avec un petit point d’histoire.

Figure mystérieuse aussi, que saint Denis. Naguère protecteur de la monarchie française. Evangélisateur de Lutèce et de sa région, vraisemblablement mis à mort au IIIe siècle avec deux compagnons, Rustique et Eleuthère, à mi-pente de la butte Montmartre. Puis inhumé quelques kilomètres plus loin, au nord de la capitale ; sur le territoire de la ville de Saint-Denis. Banlieusard (comme votre serviteur, ça nous fait au moins deux points communs).

Certains persistent cependant à identifier saint Denis, « protecteur des Francs » avec le « divin Denis », « l’Aréopagite » dont la trajectoire quitta la Grèce où il rencontra saint Paul pour aboutir à ce martyre au pays des « Parisii » après avoir transmis à la postérité des écrits mystiques majeurs (ceux du « Pseudo-Denis ») ; le martyre, selon ce cas de figure, se serait passé plus tôt, au début du IIe siècle.

Saint Denis tenant sa tête entre ses mains au portail de la Vierge de la cathédrale de Paris.
© NDP

Pourquoi vous parler de saint Denis en ce 22 avril ? Parce que c’est la « saint Denis de printemps ». La liturgie de l’Eglise qui est à Paris n’en fait pas mémoire aujourd’hui, puisque ce 22 avril tombe un dimanche. Mais saint Denis de Paris peut être fêté à Paris chaque 22 avril, en attendant la « Saint Denis », la grande, celle de l’Eglise universelle, celle du 9 octobre.

Si je vous parle ainsi de mon saint patron, ça n’est pas pour faire le fiérot. Mais pour vous conter l’anecdote annoncée.

Ultime précision pour en goûter le sel, de nature étymologique ; Denis vient de dionysos qui veut dire « né deux fois » (la 2e fois de la cuisse de Jupiter, mais oui…). Et les Denis ont donc cette chance d’être appelés à une renaissance. J’en ai moi-même fait l’expérience, dans le Christ.

Mais cette dualité du destin des Denis, tout homme peut la partager. Tout homme, en vérité, peut être dionysien ou dionysiaque. Adepte du « divin Denis » ou du vin cher à Dyonisos (dieu du vin chez les Grecs, l’équivalent du Bacchus romain) – et de tout ce qui, hélas, s’ensuit : les bacchanales etc.

Dyonisos-Bacchus

A noter comme le montre cette tête de Bacchus, découverte à Ostie (Italie), dont la barbe est formée de pampres : la vigne n'est pas seulement un attribut de Dionysos, elle est le dieu lui-même, dont le sang coule sous le pressoir et forme le vin… (cf. http://www.mediterranees.net/civilisation/religions/dionysos/bacchus11.html ).

Les révolutionnaires étaient-ils conscients de cette réalité ? Cette question – comme un cheveu sur la soupe ? pensez-vous… Non pas. Voici l’anecdote, disons plutôt le point d’histoire annoncé.

Sous la monarchie française, jusqu’à la Révolution, le saint protecteur du royaume faisait l’objet d’une vénération particulière tous les sept ans, le 1er mai, une grande procession ayant alors lieu en son honneur depuis l’abbaye de Montmartre, derrière ses reliques, en l’occurrence son « chef » (qu’il aurait selon la légende porté entre ses mains après sa décapitation, marchant gaillardement vers le lieu de son inhumation). Le 1er mai étant donc un choix logique, cette date venant en action de grâce au bout de l’octave liturgique de notre « saint Denis de printemps ».

Or donc, cette pieuse procession se déroula pour la dernière fois, dans la liesse populaire et en présence de grands du royaume, le 1er mai 1784. Le 1er mai 1791, la Révolution battait son plein. La portée dionysienne du patronage du saint, dont les images étaient un peu partout traquées, comme celles d’un odieux symbole de la royauté, n’était plus d’actualité. Et si le dionysien s’effaçait, que pouvait-il surgir à la place ? me direz-vous. Oui, vous avez deviné : le dionysiaque…

Le 1er mai 1791 (1), jour où aurait dû se tenir de nouveau la procession en l’honneur du saint, fut en effet le jour arrêté par l’Assemblée nationale pour la levée des taxes sur les fûts de vin transitant aux barrières de l’octroi. Cette mesure législative obtenue par le député d’Argenteuil, Etienne Chevalier, incita immédiatement le peuple parisien à l’ivrognerie et contribua à maints déchaînements. Oui, nous ne rêvons pas : le 1er mai 1791 fut le jour – opportunément ? – choisi par la jeune Révolution pour organiser une procession des ivrognes… et faire en sorte  qu’un certain nombre d’entre eux se divertissent, deux jours plus tard (3 mai 1791) dans les jardins du palais Royal, l’esprit bien échauffé, en mettant le feu à une effigie du pape.

Tout cela, pour les chrétiens que nous sommes, peut faire sens. Surtout à l’heure où le peuple français s’apprête à choisir ce « roi républicain » institué par la Ve République. Qui plus est le jour où l’on fête l’un des saints protecteurs de la nation.

Souhaitons au prochain président une âme aussi fièrement trempée que celle de saint Denis, martyr ; l’élu devra en effet prendre hardiment son destin – et le nôtre – en mains pour relever des défis européens et mondiaux… qui font perdre la boule à plus d’un.

Et quitte à se prendre la tête, autant le faire en bonne compagnie !

  • (1) Source : Chronologie de la Révolution française sur http://les.guillotines.free.fr/chronologie%201791.htm Avec le texte suivant : « Jours de liesse pour la levée de l’octroi, Paris le 1er mai 1791. A boire! Du vin! Encore! Et du bon! On danse et l’on rit dans les rues, la barrière des fermiers généraux n’existe plus, sautons par-dessus! Désormais, chacun pourra faire entrer et sortir de la ville tous les fûts qu’il voudra, sans payer l’ombre d’une taxe. Pour fêter l’événement, des femmes sont montées sur des ânes avec des bonbonnes et des hommes ont porté de petits tonneaux sur leur dos. Le député d’Argenteuil, l’élu des vignerons, Etienne Chevalier, a enfin obtenu gain de cause auprès de l’Assemblée. Il ne cessait de dénoncer le scandale de ces barrières qui obligeraient les Parisiens à acheter des vins frelatés dans les échoppes de marchands fraudeurs et qui donnaient des aigreurs d’estomac et des maux de tête. Or le vin, avec le pain, est resté la principale subsistance des pauvres. Les 600 chasseurs nationaux embauchés pour empêcher la fraude étaient inefficases depuis deux ans : de l’hôpital Saint-Louis au quai de la Râpée, le vin s’écoulait sous le manteau et l’on a même découvert à Saint-Lazare un cabaretier qui avait installé sous le mur un tuyau de 400 toises en taffetas gommé pour se faire livrer à domicile. La nouvelle loi va l’absoudre, au grand dam de ceux qui voient dans cette mesure une incitation à l’ivrognerie. »

Prière à saint Denis pour la France

« O bienheureux saint Denis,
Voyez en ce moment votre peuple, réuni autour de votre autel.
Il vient vous renouveler son hommage et ses confiantes prières.
Depuis le jour où votre apostolat, couronné par le martyre, fit briller la foi de Jésus-Christ en cette région parisienne, votre nom y fut toujours honoré. Et vous, en retour, vous n’avez cessé de prodiguer à Paris, aux pays voisins, à la nation française tout entière, la marque d’une constante protection.
C’est ici, en votre sanctuaire, que nos Pères vinrent tant de fois pleurer leurs deuils, célébrer leurs joies, et, aux jours de péril, trouver dans l’Oriflamme qui ombrageait votre tombeau, l’espérance et le gage du salut de la Patrie.
Les siècles écoulés ne peuvent briser l’alliance contractée entre vous et la France. Puisque la confiance de nos Pères renaît en nos cœurs, que par vous, ô Pontife, les mêmes bienfaits descendent sur nous. Conservez à la France la vocation des anciens jours ; obtenez à tous ses fils, à toutes les familles, et à nous-mêmes, le courage et l’union dans la fidélité au service du Christ, qui aime toujours les Francs, et qu’après les luttes de cette vie terrestre, nous puissions triompher éternellement avec vous dans le Ciel.
Par Jésus-Christ Notre Seigneur, Amen. »
(prière trouvée dans un guide de la basilique de Saint-Denis)
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