Vie de l’abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires – I. Genèse d’une vocation

Portrait de l'abbé Desgenettes. Dessin d'Etienne Bocourt, gravure de Noël-Eugène Sotain et Léon Alexandre Tourfaut.

Portrait de l’abbé Desgenettes. Dessin d’Etienne Bocourt, gravure de Noël-Eugène Sotain et Léon Alexandre Tourfaut.

Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes est l’une des grandes figures de prêtres qui ont marqué l’Eglise, en France, au 19e siècle. Venant du diocèse de Sées (Orne), il intègre le presbyterium du diocèse de Paris en 1819. Pasteur ferme et généreux, il a montré à Argentan, L’Aigle et Alençon notamment, auprès de fidèles souvent blessés par les séquelles des bouleversements révolutionnaires et la montée de l’athéisme, toute son ardeur évangélisatrice.

Fin 1836, répondant à un appel intérieur, il consacre la paroisse de Notre-Dame des Victoires – dont il est le curé depuis quatre ans –, au très saint et immaculé Cœur de Marie. Fidèle à la grâce reçue, il remet sa pastorale entre les mains de la Mère de Dieu. Plus que jamais, sous cette direction, la paroisse s’affirme comme le Refuge des pécheurs, au point de voir sa renommée s’étendre jusqu’au bout du monde, avec l’extension de l’archiconfrérie érigée en 1838 par un bref du pape Grégoire XVI.

Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes naît le 10 août 1778 à Alençon (Orne). Son père magistrat, entraîne toute la famille à Séez en 1783 lorsqu’il est nommé pro- cureur du roi. Sa mère est le point d’ancrage des jeunes années : l’enfant, vif et turbulent, réclame beaucoup d’attention. Mme Desgenettes, que son fils décrira toujours comme « bonne et pieuse », « un ange terrestre », s’efforce très tôt de corriger la nature ardente, voire batailleuse, du petit Charles, en l’invitant à demander pardon quand cela est nécessaire.

Cette piété maternelle produit ses effets : vers l’âge de raison, Charles fabrique et décore de petites chapelles et des autels en modèle réduits où la Vierge tient générale- ment la première place. Il va même jusqu’à figurer la sainte messe devant ces autels où il convie tout un chacun et prie avec entrain.

  • Première communion

L’enfant, plutôt doué, a une vive intelligence et une mémoire remarquable. Il sait lire à 3 ans, est initié au latin dès l’âge de 6 ans. Sensible, généreux et franc, sou- vent résolu, il a de l’ascendant sur les autres enfants. Il lui arrive aussi de s’obstiner et s’enferrer.

Pour dompter ce bouillant caractère, Mme Desgenettes et le précepteur de l’enfant, l’abbé Prud’homme, obtiennent que sa première communion soit décalée de six semaines. Bien que premier en catéchisme, Charles a besoin d’être un peu mortifié. Aussi voit-il ses camarades le devancer à l’autel. Il n’oubliera pas la leçon.

A 12 ans, le jeune garçon pense déjà à la prêtrise. La Révolution est en marche, aussi est-il bien vite confronté aux premières persécutions et violences antireligieuses. En 1791, M. Desgenettes père devient juge à Dreux.

  • Insoumis

Au collège de Chartres, le jeune adolescent cède à son tempérament bouillonnant, lors d’un vif échange avec l’abbé Vitalis qui doit l’entendre en confession. Le prêtre a en effet prêté le serment de respecter la constitution civile du clergé.

Se voulant fidèle catholique, Charles refuse de se confesser : « Vous et votre soi-disant évêque, vous n’êtes que des intrus », lance-t-il lorsque l’ordre lui est intimé de se soumettre à l’autorité épiscopale.

De retour parmi ses camarades, il raconte ce qui s’est passé, ce qui suscite l’admiration de nombre d’entre eux. Charles manifeste une nouvelle fois ses convictions lors d’une distribution des prix, en fin d’année. Le prix de version latine doit lui être remis par un conventionnel, Jean Bon Saint-André. A peine monté sur l’estrade, le collégien arrache le prix des mains du député et se retire fièrement.

Les sentiments royalistes qui animent la famille Desgenettes sont bien connus. La mort de Louis XVI conduit le père de Charles à se démettre de ses fonctions. Arrêté, il est emprisonné et dépouillé de ses biens.

Mme Desgenettes s’active pour le faire libérer, sans succès. La vie est difficile mais la providence est de la partie. Quand Charles va chercher des vivres dans des fermes voisines, il revient généralement avec l’assignat de 20 sous dont il s’était muni. Dans ces circonstances, le jeune garçon noue des contacts avec les prêtres fidèles contraints de se cacher pour éviter la prison voire l’échafaud.

A cet acte de solidarité et de résistance de la paysannerie locale, l’adolescent ajoute son propre fait d’arme à la veille de ses 16 ans.

Le 4 août 1794, dans les jours incertains qui suivent la mort de Robespierre, il se rend au club révolutionnaire local et obtient la parole. Son plaidoyer n’a qu’un but : faire délivrer les personnes, dont son père, que les révolutionnaires ont emprisonnées à Dreux. En prêchant « la religion et la vertu qui languissent au fond des cachots », il obtient gain de cause : 150 personnes sont libérées à la suite de son intervention, dont fait partie M. Desgenettes.

  • Maladie

L’épreuve familiale a mûri le tout jeune homme. Mais son père s’inquiète de son engagement déterminé en faveur de l’Eglise. Il envisage alors d’en faire un magistrat. Refus du fils. Mme Desgenettes, elle, voudrait le marier avec une cousine richement dotée. Mais Charles continue de penser à la prêtrise.

Dans cette période d’irrésolution quant à son avenir, il est frappé par la typhoïde. Très vite, son état s’aggrave, si bien que le médecin estime sa vie en danger. Au fond de son lit, Charles fait ce vœu : « Mon Dieu, si vous me guérissez, je fais vœu de me consacrer tout entier à vous dans l’état ecclésiastique ». Il sombre dans un sommeil réparateur. Au matin, il est guéri.

  • Apôtre

Tandis que son père s’éloigne de ses devoirs religieux, Charles devient un apôtre audacieux.

A Dreux, il mobilise 300 femmes du faubourg et se rend chez le président Dufresne : « Au nom du peuple de Dreux, déclare-t-il, je viens vous demander les clefs des églises… On ne voit pas dans l’histoire qu’Athènes et Rome aient jamais fermé au peuple les portes de ses temples ! »

L’opération réussit : les églises Saint-Pierre et Saint-Jean sont rouvertes, les murs qui fermaient les chœurs, abattus, les emblèmes républicains évacués.

Ce zèle fait un peu de remous dans la ville. Aussi les parents de Charles décident-ils sa mise au vert. La modeste maison qu’ils tiennent de l’héritage Desgenettes, à Saint-Lomer, près de Courtomer (Orne), devient son lieu résidence.

Charles à 18 ans. Il reprend son activité apostolique, pourvoyant aux besoins des prêtres cachés dans la région et les assistant au besoin pour un baptême ou une extrême-onction. Il obtient de sa mère qu’elle accueille à domicile une petite assemblée de femmes, qu’il se charge de catéchiser.

Assez rapidement, il manque de place, aussi demande-t-il la réouverture de l’église du village, où il propose un catéchisme pour tous, adultes et enfants. Au nom de la liberté des cultes, et moyennant un loyer de 2 écus, l’autorisation lui est donnée.

Le vicaire général, M. Lefrançois, lui accorde également la liberté de lire la Parole de Dieu et chanter les offices. Le jeune homme chante avec les fidèles «toutes les parties de la messe».

Aux rapports qui lui sont faits, le préfet de l’Orne s’inquiète, craignant une agitation subversive. Aussi convoque-t-il le jeune homme à Alençon. Avec énergie et rondeur, Charles proteste de sa loyauté.

  • Etudes

1798 : c’est l’année de ses 20 ans. Son père l’envoie chez un de ses frères, à Alençon, pour y étudier les mathématiques. L’épisode scientifique dure deux ans. Là n’est pas la voie de Charles.

De retour à Saint-Lomer, il commence à étudier secrètement la théologie avec un curé du voisinage, M. Desprez, docteur en théologie. Charles veut être prêtre, mais son père lui ordonne d’entreprendre des études de médecine, et le confie à l’un de ses cousins.

Bientôt, l’étudiant tombe malade. Mal de poitrine, fièvre, crachements de sang. Le jeune homme renouvelle son serment au Seigneur. Et guérit.

Le 24 août 1803, enfin, il entre au grand séminaire. Dans ce temps de grâce, un souci le taraude: la conversion de son père. Il sait combien M. Desgenettes souffre dans ces premières années de l’Empire, et à un double titre: car comme royaliste fidèle aux Bourbons, il suscite la méfiance des Bonapartistes et des héritiers de la Révolution, et comme chrétien ayant perdu la foi et abandonné toute pratique religieuse, il fait souffrir son entourage.

  • Conversion

Aussi, dans les premiers jours de 1804, Charles écrit à sa mère pour l’engager à s’unir à lui, ainsi que sa sœur, dans la prière. Il leur propose de réciter pendant trente jours, pour la conversion du chef de famille, le Veni Creator, l’Ave Maris Stella, le Salve Regina et une prière à l’ange gardien; de se confesser et de communier toutes les semaines.

Peu de jours après la fin de ces exercices pieux, Mme Desgenettes reçoit de Mortagne une lettre dans laquelle son mari lui annonce qu’après mûre réflexion, il s’est décidé à accomplir avec exactitude ses devoirs religieux. (…)

GRANDES DATES DE LA VIE DE CHARLES DUFRICHE-DESGENETTES (I)

1778 : Naissance le 10 août à Alençon (Orne) ; baptisé le 11 août dans l’église Notre-Dame d’Alençon.
1805 : ordination sacerdotale de Charles en la fête de la Sainte Trinité, le dimanche 9 juin.
1806-1808 : premier poste de vicaire à Saint-Martin d’Argentan.

1809 : direction d’une maison d’éducation à L’Aigle (Orne) ; supprimée par décret impérial en 1810 ; il revient à sa paroisse d’Argentan.
1813 : médiateur au sein de l’administration diocésaine.
1815 : considéré comme « royaliste et ultramontain », l’abbé Desgenettes est menacé au moment des Cent-Jours (retour de Napoléon) et doit quitter sa paroisse ; il trouve refuge au Bon Sauveur, à Caen.
1815 : songe à se faire jésuite et rencontre à ce sujet le père de Clorivière, qui l’en dissuade.
1815-1819 : curé de Saint-Pierre-de Montsort à Alençon, il transforme profondément sa paroisse imprégnée d’esprit révolutionnaire mais la quitte à la suite d’une cabale de notables.

A venir : Abbé Desgenettes II. Les combats du jeune prêtre

Sources : j’ai puisé la plupart des éléments constitutifs de cette « Vie de l’abbé Desgenettes » dans le Manuel et les Annales 
de l’Archiconfrérie ainsi que dans les biographies de l’abbé Desgenettes publiées 
par les abbés Desfossés et de Valette en 1860 : « Œuvres inédites de M. Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires à Paris », 
de M. l’abbé Desfossés, vicaire de la paroisse, édité par A. Levesque ;
 « Notice sur la vie de M. Dufriche-Desgenettes », par E.-A. de Valette.
 Photos: DS/SC

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