Vie de l’abbé Desgenettes – III. Etre ou ne pas être curé

Pierre-Joseph de Clorivière (1735-1820), prêtre de la Compagnie de Jésus. Fondateur de deux congrégations religieuses, les Prêtres du Cœur de Jésus et les Filles du Cœur de Marie.

Pierre-Joseph de Clorivière (1735-1820), prêtre de la Compagnie de Jésus.
Fondateur de deux congrégations religieuses, les Prêtres du Cœur de Jésus et les Filles du Cœur de Marie.

En septembre 1815, l’abbé Desgenettes, alors vicaire de Saint-Martin d’Argentan, s’interroge sur l’orientation à donner à sa mission de prêtre.

Envoyé par le clergé de Sées au cardinal de Talleyrand-Périgord pour demander le remplacement de l’évêque constitutionnel (nommé par Napoléon et désavoué par le pape), il rencontre le père de Clorivière qui travaille à la restauration en France de la Compagnie de Jésus, et vient d’ouvrir un noviciat rue des Postes, à Paris.

Charles Desgenettes, depuis longtemps attiré par la vie religieuse, voudrait se faire jésuite.

Les deux prêtres conviennent de célébrer l’un et l’autre la messe du lendemain, 8 septembre, pour obtenir du Seigneur l’aide espérée sur cette intention. Après avoir rendu grâce, les deux hommes se rejoignent.

Le verdict du P. de Clorivière est sans appel :

« Il faut absolument que vous renonciez pour toujours à votre projet (…) Dieu veut que vous soyez curé, c’est ainsi que vous ferez plus de bien (…)

– Je n’ai jamais eu l’intention d’être curé, réplique le P. Desgenettes (…), qui se voit depuis toujours comme un prédicateur, un confesseur, un éducateur mais surtout pas un curé.

– Cette année ne s’écoulera pas sans que vous ayez reçu votre nomination (…) On vous enverra dans une paroisse où vous aurez beaucoup à souffrir, mais où vous ferez beaucoup de bien. Après quelques années, vous serez envoyé dans une autre cité.»
(Cf. «L’abbé des Genettes», de Sr Marie-Angélique de la Croix, éd. CRC, 2000)).

L’abbé s’incline. Peu de temps après, il accepte la paroisse Saint-Pierre de Montsort, à Alençon.

Le P. de Clorivière a vu juste. Charles Desgenettes va y endurer trois années difficiles, une partie des fidèles le considérant comme une cible politique à abattre.

De fait, la paroisse a usé neuf curés successifs depuis la révolution, sept depuis le rétablissement culte, l’un d’eux serait même mort des violences exercées à son encontre.

Pour son installation, Desgenettes reçoit la protection de la gendarmerie. Les fidèles, excités par quelques anciens révolutionnaires, voient en lui un adversaire politique.

  • Combat spirituel

L’abbé, selon son habitude, engage le combat spirituel. Il restaure la solennité des catéchismes, et affirme bientôt que seuls seront admis à la communion pascale ceux qui auront suivi les catéchèses. Cette décision lui attire insultes et menaces.

La crise atteint son paroxysme lors des obsèques d’un homme dont la famille est plutôt mal disposée à l’égard de son nouveau curé. Desgenettes a refusé à celle-ci le prêtre proche, mais étranger à la paroisse, qu’elle réclamait. Il veut présider.

A la levée du corps, il est accablé d’invectives. Dans l’église, où le cercueil entre de force, faisant fi de précautions sanitaires alors imposées par le préfet, le prêtre est encore insulté.

La présence de certains notables et de la gendarmerie conduit à l’arrestation de l’auteur principal des menaces et invectives. Il est condamné à 75 jours de prison.

Aussitôt, l’abbé Desgenettes s’entremet, obtenant une petite réduction de peine. Mieux, il paie l’amende infligée au prisonnier et apporte un soutien à sa famille ! Son pardon est public.

Ce geste retourne les cœurs. La paroisse de Saint-Pierre de Montsort est transformée en quelques mois. Et quelques années suffisent pour que la parole du P. de Clorivière se réalise : Desgenettes a eu « beaucoup à souffrir » et fait « beaucoup de bien ».

Mais l’abbé n’en a pas fini avec les persécutions. Cette fois, c’est la femme d’un notable qui sonne la charge. Il est vrai qu’il l’avait réprimandée pour le trouble qu’elle apportait à un office – car la dame est bavarde.

Elle se déclare donc insultée et mobilise si bien son magistrat d’époux que le ministre des Cultes demande la révocation de l’abbé Desgenettes. Certes, le ministre sera bien vite informé de la réalité des faits et rapportera sa décision, mais Desgenettes a alors donné sa démission, et s’est installé chez sa sœur, à Mortagne. Contrecoup de cette nouvelle épreuve, il tombe malade.

Dans son exil, des ex-paroissiens se manifestent, espérant son retour. Certains refusent de reconnaître le successeur de Desgenettes, l’abbé Delaunay. Il leur écrit une lettre, trouve les mots pour rétablir la paix. Le calme revient à l’église Saint-Pierre.

  • Providence

Une nouvelle fois, l’abbé s’interroge sur sa capacité à remplir sa vocation pastorale. La tentation de se consacrer à d’autres œuvres le reprend.

Mais un ami, passe par là, M. de la S… Etrange providence que celle de l’ami qui vous veut du bien, contre votre volonté et vos souhaits les plus chers… Ainsi ce monsieur écrit-il à un de ses amis parisiens, le docteur Récamier, qui soigne plusieurs curés de Paris. Et de lui parler de M. Desgenettes, de célébrer ses vertus de prêtre et de pasteur…

Le médecin, frappé par l’éloge, passe le mot à l’un de ses patients, curé des Missions étrangères (paroisse officiellement reconnue en 1802), l’abbé Desjardins. Lequel s’emballe : il veut Desgenettes comme vicaire !

Quand celui-ci découvre la conspiration, l’affaire est quasiment faite : l’évêque de Séez accepte de le prêter au clergé parisien (mais il espère encore le récupérer ; l’exeat n’est que temporaire).

Charles Desgenettes s’incline, attiré sans doute par le bien à faire dans la capitale, où il arrive en plein Carême, le 26 mars 1819.

Il ne reste pas longtemps vicaire. M.Desjardins a pris rapidement la mesure du prêtre normand et se décide à en faire son successeur. La (sainte) conspiration continue. Le tout nouvel archevêque de Paris, Mgr de Quélen, négocie avec Mgr de Séez. En octobre, l’exeat est donné. Voilà Desgenettes curé de Paris malgré lui ! Qui ronchonne un peu mais s’incline bien vite, par obéissance.

  • Bons de pain et de bois

L’année 1820 va lui permettre de déployer ses talents. Une de ses premières initiatives concerne les prêtres qui l’assistent ; il obtient la revalorisation de leur traitement.

Comme curé, il dispose de la chapelle basse de la rue du Bac, qui a vu passer quelques générations de missionnaires depuis la fondation du séminaire en 1637, et de la chapelle des Filles de la Charité, devenue le centre spirituel de la paroisse.

La chapelle souterraine accueille déjà séminaristes et paroissiens, qui y sont un peu à l’étroit. Desgenettes leur demande de faire de la place ! Le dimanche soir est réservé à la catéchèse des plus pauvres d’entre eux – la paroisse compte alors plus de 1 000 enfants pauvres.

Ceux qui viennent au catéchisme de l’abbé Desgenettes avec leurs parents sont assurés de rentrer à la maison avec des bons de pain et de bois.

Le curé ne se contente pas de tendre la main aux plus riches pour les enfants pauvres. Il casse sa tirelire pour fonder une nouvelle œuvre d’éducation : l’école de la Providence ouvre en octobre 1820, rue Oudinot, avec une classe de 14 petites filles, placées sous la direction de Sœur Madeleine, une Fille de la Charité.

L’œuvre va prospérer, accueillant les orphelines avec les fillettes les plus pauvres. Elles sont logées dans une maison que Desgenettes paie de ses deniers, 35 000 francs. Bientôt le roi Charles X et la duchesse d’Angoulême deviennent les généreux soutiens de la Providence.

L’abbé Desgenettes voit certains fruits de son apostolat. Un jour, pour aider – de conseil, de relations, et financièrement – les Ursulines de Vaugirard dans une mauvaise passe, un autre pour répondre avec ferveur à l’interrogation du cardinal de Latil : Charles X devra-t-il toucher les écrouelles après son sacre (en 1825) ? Desgenettes l’affirme, contre les timorés et certains esprits « modernes «. Il obtient gain de cause (la tradition rapporte que les dix premiers malades touchés par le roi seront guéris).

  • Dîner en ville

Sa paroisse des Missions étrangères salue ses mérites. On l’invite. On l’écoute. Même quand il dit ses doutes sur les vertus des ouvrages de Lamennais. Dans un dîner en ville, où chacun célèbre l’écrivain catholique, Desgenettes reproche même aux convives de considérer celui-ci comme un « Grand Lama ».

L’abbé voit clair et parle franc, selon son habitude. D’aucuns pensent à faire de lui un évêque. Mais arrive 1830. Desgenettes a eu le temps d’appuyer le projet de construction d’une église Saint-Charles – qui deviendra finalement Sainte-Clotilde.

La révolution de juillet brise son élan. Comme ultramontain, aux œuvres liées à celles du roi proscrit, il devient une cible pour les intrigants.

Les mauvais jours de 1815 reviennent. L’abbé décide de s’éloigner, et donne sa démission. Au passage, le conseil de fabrique loue son action à la tête de la paroisse, l’en remercie et dit sa tristesse de le voir partir.

Grandes dates de la vie de Charles Desgenettes (II)

1819 : l’abbé Desgenettes rejoint Paris où il devient curé de la paroisse des Missions Etrangères, rue du Bac.
1829 : l’abbé accueille un nouveau vicaire aux Missions étrangères, le futur Dom Guéranger, qu’il va aider dans son projet de restauration de Solesmes et de l’ordre bénédictin en France.
1830 : révolution de juillet, départ de Charles X ; une nouvelle cabale menace l’abbé Desgenettes ; il quitte Paris pour Fribourg en Suisse.
1832 : retour à Paris où sévit le choléra ; l’abbé a fait lui-même une forme bénigne de la maladie, la cholérine, à Fribourg.
1832 : fin août, pour la fête de saint Augustin, Charles Desgenettes est nommé curé de Notre-Dame des Victoires.
1836 : le samedi 3 décembre, célébrant la messe en l’honneur de la Vierge Marie, il reçoit cette locution intérieure : « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie. Ce qu’il fait le dimanche 11 décembre. Il crée aussi avec l’accord de l’archevêque de Paris, le 16 décembre, une association du très saint et immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs dont il ouvre le premier registre d’inscription le 12 janvier 1837.
1838 : l’association devient une archiconfrérie ayant la capacité d’associer des fidèles et des communautés catholiques du monde entier, par un bref du pape Grégoire XVI en date du 24 avril.
1860 : le mercredi 25 avril 1860, âgé de 81 ans, l’abbé Desgenettes rend son âme à Dieu ; plus de 800 000 personnes sont alors inscrites à l’archiconfrérie à titre individuel ; et environ 13 000 communautés chrétiennes représentant quelques millions de fidèles.

A venir : Abbé Desgenettes IV. « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie »

Sources : j’ai puisé la plupart des éléments constitutifs de cette « Vie de l’abbé Desgenettes » dans le Manuel et les Annales 
de l’Archiconfrérie ainsi que dans les biographies de l’abbé Desgenettes publiées 
par les abbés Desfossés et de Valette en 1860 : « Œuvres inédites de M. Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires à Paris », 
de M. l’abbé Desfossés, vicaire de la paroisse, édité par A. Levesque ;
 « Notice sur la vie de M. Dufriche-Desgenettes », par E.-A. de Valette.
 Photos: DS/SC

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