Vie de l’abbé Desgenettes – IV. « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie »

L’abbé Desgenettes, peint par Joseph-Désiré Court (1847).

L’abbé Desgenettes, peint par Joseph-Désiré Court (1847).

Octobre 1830 : mis à l’épreuve par le nouveau changement de régime, Charles Desgenettes prend la route pour Fribourg, en Suisse.

Le voici, une fois de plus, « au désert ». Aidé et soutenu cependant par quelques proches, dont son ancien élève, M. Rivard, qui l’avait déjà aidé, en 1815, à échapper aux gendarmes de Mortagne et de Séez.

L’aventure helvète va durer dix-huit mois. Assez féconde pour que le prêtre parisien soit pressenti pour devenir curé de paroisse… à Genève et à Moscou ! Mais au printemps 1832, l’abbé n’y tient plus. Le choléra frappe à Paris. Lui-même, à Fribourg, vient de faire une « cholérine ».

Comme une piqûre de rappel pour qu’il tourne son regard dans la bonne direction. Il rentre à Paris et se met à la disposition de son archevêque Mgr de Quélen. Ses ex-paroissiens des Missions étrangères disent leur joie.

On reparle pour lui de l’épiscopat… Ce sera Notre-Dame des Victoires.

Première rencontre avec le Cœur immaculé de Marie

Nous avons dit le caractère décisif de la rencontre de l’abbé Desgenettes avec le père de Clorivière. A-t-elle compté aussi dans le choix de Mgr de Quélen de nommer Charles Desgenettes à Notre-Dame des Victoires ? La spiritualité du père de Clorivière est en effet marquée par la dévotion aux Cœurs de Jésus et de Marie instituée par saint Jean Eudes.
Pierre-Joseph de Clorivière, comme Charles Desgenettes, est un résistant. Sous la Terreur, tandis que le jeune Charles soutient les prêtres réfractaires de son bocage normand, le père jésuite vit caché à Paris, se consacrant à l’écriture et aux congrégations qu’il a fondées, dans la clandestinité : une Société du Cœur de Jésus pour les prêtres, et une Société des Filles du Cœur de Marie confiée à Adélaïde de Cicé, sa fille spirituelle.
Quelques années plus tard, alors qu’il est curé des Missions étrangères, à Paris (1819-1830), l’abbé Desgenettes croise tous les jours la statue placée dans une niche du mur extérieur des Missions étrangères par Adélaïde de Cicé (à hauteur du 22 rue de Babylone) depuis 1815. La statue de Notre-Dame et l’Enfant Jésus, Notre-Dame de la Paix, surplombe un ex-voto qui dit notamment ce qui suit : « Je vous salue Marie, Reine et Souveraine de la paix par le Divin Cœur de Jésus, Prince et auteur de la paix. Faites qu’il règne sur nous en paix et en miséricorde, montrez que vous êtes notre Mère. Divin Cœur de Jésus, ayez pitié de nous. Cœur immaculé de Marie, refuge des pécheurs, priez pour nous. Ave Maria. 1815 ».
Ces derniers mots gravés dans la pierre
trouveront leur écho et leur plein développement quelques années plus tard à Notre-Dame des Victoires. Ils résument tout le programme de l’archiconfrérie fondée par l’abbé Desgenettes : « Cœur immaculé de Paris, refuge des pécheurs, priez pour nous ».

 

Fin août 1832, pour la fête de saint Augustin, Charles Desgenettes est nommé curé de Notre-Dame des Victoires.

L’église, fondée le 8 décembre 1629, est mariale et royale. On ne parle pas encore de sanctuaire. Et pourtant, le passé est riche.

Le lieu fait mémoire des victoires de Louis XIII, en particulier contre les protestants à La Rochelle.

Il a été confié à la prière des Augustins déchaussés. Les fidèles n’ignorent pas la grâce accordée au frère Fiacre, la Vierge Marie lui annonçant dans une « vision », en novembre 1637, la naissance prochaine du dauphin. Révélation qui confirme le roi dans son désir de rendre grâce à Dieu par la Vierge Marie ; le fameux « Vœu de Louis XIII ».

  • Mère de Miséricorde

Ils n’oublient pas de rendre grâce pour les missions et pèlerinages qui valurent à Frère Fiacre le surnom de « grand prieur des rois », ainsi que pour les beaux titres sous lesquels l’humble religieux obtint que Marie soit célébrée dans cette église : Mère de Miséricorde et Refuge des pécheurs…

Mais la Révolution est passée, les religieux sont partis. L’église a été donnée à la loterie, à un club révolutionnaire, puis à la Bourse des valeurs.

Quand l’abbé Desgenettes s’installe, le 27 août 1832, il mesure vite le combat qui l’attend. Selon l’expression de François Veuillot (« Livre du Centenaire de Notre-Dame des Victoires »), le voici confronté à « la tranquille indifférence d’une bourgeoisie enlisée dans les intérêts matériels, au lieu de la brutale hostilité d’un peuple intoxiqué par la révolution » – cette révolution dont il eut tant à souffrir, d’Alençon à Paris.

  • Eglise « réconciliée » depuis 1809

Charles Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires.

Charles Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires.

L’église de Notre-Dame des Victoires est « réconciliée » et les curés s’y succèdent de nouveau depuis 1809. Mais l’abbé Desgenettes va s’y trouver comme au désert pendant quatre ans.

Oh, il conserve des amitiés généreuses. Ainsi se lie-t-il avec l’abbé Guéranger. Dans ces années apparemment stériles, il appuie son projet de refondation de l’ordre bénédictin à Solesmes.

Desgenettes est un prêtre et un curé respecté par ses pairs. Mais les habitants du quartier le boudent. On va jusqu’à « le repousser en qualité de prêtre », témoignera-t-il lui-même. Il est malséant, pour une partie de la bourgeoisie qui peuple le quartier – fût-elle catholique ! – de se montrer aux côtés d’un ecclésiastique.

1832 à Notre-Dame des Victoires : un curé mal accueilli

Les notes d’un proche de l’abbé Desgenettes, Cyrille de Mont de Benque (1), qui fut président de l’Œuvre de l’Adoration nocturne à Notre-Dame des Victoires (fondée par Hermann Cohen), en disent long sur la froideur de l’accueil que reçut le nouveau curé de Notre-Dame des Victoires fin 1832. Se rendant dans les « principales maisons » de la paroisse, l’abbé Desgenettes fut plusieurs fois en butte à l’insolence de ses hôtes, à leur froideur, leur indifférence voire leur moquerie. Ce qui ne l’empêcha pas, en bon pasteur, de faire avancer la cause de Dieu. Il lui arriva par exemple de surprendre son auditoire en lui faisant part des consolations que le prêtre puisait dans la récitation du bréviaire : « Le digne prêtre se mit à expliquer ce qu’est le bréviaire et les prières qui le composent. L’assistance écouta avec autant de surprise que d’attention toutes ces choses si nouvelles pour elle ; et sans doute, après le départ de Monsieur des Genettes, ayant du prêtre une idée différente de celle qu’ils s’en faisaient, plusieurs durent regretter de s’être montrés vis-à-vis de lui si peu fidèles aux lois de la plus simple convenance » (1). Deux générations s’étaient succédé depuis la révolution, et cela suffisait pour faire du catholicisme une religion à peu près étrangère à bon nombre des familles, très bourgeoisement établies, du quartier.
(1) Notes manuscrites de Cyrille de Mont de Benque (archives historiques du diocèse)

 

Fin novembre 1836, au commencement de la nouvelle année liturgique, l’abbé est découragé. Il pense remettre sa démission à Mgr de Quélen.

Tentation insistante. Elle le poursuit au matin du samedi 3 décembre 1836, alors qu’il commence à célébrer la messe en l’honneur de la Vierge Marie, à l’autel dit aujourd’hui « de l’Archiconfrérie ».

  • Locution intérieure

« Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie ». Ces paroles adressées dans une locution intérieure au Père Desgenettes, une première fois, à l’autel, pendant la messe, puis une seconde fois, à la sacristie, au moment de son action de grâce, vont faire le tour du monde.

L’émouvant témoignage du fondateur de l’Association du très saint et immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs se suffit à lui-même (à lire sur le site Internet de Notre-Dame des Victoires).

Récit prodigieux où l’on sera peut-être touché par ces mots qui résument la première assemblée convoquée en l’honneur du Cœur immaculé de Marie, pour lui consacrer la paroisse, au soir du dimanche 11 décembre 1836 : « On ne savait pas pourquoi on était là… »

  • Parce qu’il a cru

On ne savait pas… Sait-il toujours le pécheur repentant qui s’agenouille pour la première fois sur le marbre de la basilique pourquoi il est là ?…

Le 11 décembre, pour le curé de Notre-Dame des Victoires, il n’est plus question de ses 50 paroissiens. Il en a 500 ! Et tout cela parce qu’il a cru à la parole qui a résonné en lui : « Consacre ta paroisse au très saint et immaculé Cœur de Marie ».

L’Esprit Saint qui remplit le Cœur de notre Mère répond, dans l’engagement pris ainsi en paroisse, à l’aspiration la plus intime de l’abbé Desgenettes : convertir les pécheurs.

L’association de prière fondée par le curé, aux statuts approuvés le 10 décembre par Mgr de Quélen, a en effet ce premier souci : la conversion des pécheurs. Rien d’étonnant quand on connaît le premier quart de siècle de ministère pastoral de Charles Desgenettes.

Mais celui-ci demande aussitôt au Seigneur, par le Cœur de Marie, une conversion notoire, afin de sceller sa nouvelle orientation pastorale ; celle de M. Etienne-Louis Hector de Joly, « d’esprit voltairien », qui fut le dernier garde des Sceaux de Louis XVI et habite le quartier. Le P. Desgenettes a déjà tenté de le rencontrer, sans succès. Or, il est exaucé dès le lendemain. La conversion est instantanée !

Desgenettes en 1836, selon François Veuillot

Pour François Veuillot*, auteur de l’ouvrage «Un siècle à Notre-Dame des Victoires » (Paris 1936), les quatre années où le curé de Notre-Dame des Victoires se trouva comme « au désert » dans sa paroisse (de 1832 à 1836) préparèrent davantage encore celui-ci à sa nouvelle et si importante mission.
Selon l’écrivain, en l’abbé Desgenettes, purifié par cette épreuve, s’était épanoui le « foyer intérieur d’une rare pureté d’éléments et d’une fécondité incomparable» qui était nécessaire à la naissance de l’archiconfrérie. François Veuillot décrit ainsi Charles Dufriche-Desgenettes en 1836 : « D’une constitution robuste, il était physiquement dans la maturité de l’âge. Par ailleurs l’expérience du ministère, les épreuves de la vie, le combat intérieur avaient donné à son être moral une sorte d’équilibre et de plénitude » (…) Cependant, l’abbé « gardait un tempérament vivace et primesautier. Son premier mouvement se déclenchait parfois avec quelque rudesse, au surplus justifiée dans la plupart des cas, quand, pour écarter certains visiteurs uniquement curieux d’approcher cet homme célèbre, il leur déclarait tout de go : “C’est aux pécheurs, et ils sont nombreux, que mon temps appartient”.»

* Fils du célèbre rédacteur en chef de L’Univers, Louis Veuillot, ami de l’abbé Desgenettes

A venir : Abbé Desgenettes V. Missionnaire du Cœur immaculé de Marie, Refuge des pécheurs

Sources : j’ai puisé la plupart des éléments constitutifs de cette « Vie de l’abbé Desgenettes » dans le Manuel et les Annales 
de l’Archiconfrérie ainsi que dans les biographies de l’abbé Desgenettes publiées 
par les abbés Desfossés et de Valette en 1860 : « Œuvres inédites de M. Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires à Paris », 
de M. l’abbé Desfossés, vicaire de la paroisse, édité par A. Levesque ;
 « Notice sur la vie de M. Dufriche-Desgenettes », par E.-A. de Valette.
 Photos: DS/SC

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