Vie de l’abbé Desgenettes – V. Missionnaire du Cœur immaculé de Marie, Refuge des pécheurs

Notre-Dame des Victoires à l'époque de l'abbé Desgenettes : l'autel dit « de l’Archiconfrérie ».

Notre-Dame des Victoires à la fin du XIXe siècle : l’autel dit « de l’Archiconfrérie ».

Dimanche 11 décembre 1836 : l’association fondée par le curé de Notre-Dame des Victoires, aux statuts approuvés, la veille, par l’archevêque de Paris, Mgr de Quélen, naît dans l’union de prière des quelque 500 fidèles rassemblés pour la consécration de la paroisse au Cœur immaculé de Marie.

Le 12 janvier 1837, le premier registre de « l’association du très saint et immaculé Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs » est ouvert.

Charles Desgenettes en est le premier signataire, suivi de dix prêtres.

L’œuvre se développe avec rapidité sous la direction de son curé-directeur.

A sa mort, le 25 avril 1860, plus de 800 000 personnes auront pris leur inscription individuelle à l’Archiconfrérie, et quelque 14 000 communautés chrétiennes (paroisses, congrégations, écoles, associations pieuses…)
se seront « agrégées », selon l’expression du temps, à cette association
de prière
pour la conversion
des pécheurs (ces inscriptions dépassant respectivement aujourd’hui les chiffres de 1 630 000 et 21 000).

Il faut dire que, dans les débuts de l’association, la cinquantaine d’associés qui forment le noyau à peu près constant des offices du dimanche soir en l’honneur du Cœur immaculé de Marie, et pour la conversion des pécheurs, vont de grâce en grâce.

1838 : à la demande de Desgenettes, les associés du très saint cœur de Marie prient pour que Rome puisse être saisie de sa demande et bénéficier du statut d’Archiconfrérie ; ils sont exaucés, contre les évêques et cardinaux qui avaient été contactés à ce sujet, et n’y croyaient guère ; une légère brouille s’ensuivra d’ailleurs entre l’abbé Desgenettes et son archevêque…
C’est la princesse Pauline Borghese qui a pris à cœur le projet du curé de Notre-Dame des Victoires et plaidé sa cause devant le pape Grégoire XVI.

1841 : le père François Libermann, ordonné le 18 septembre, célèbre sa deuxième messe, le 25 septembre à Notre-Dame des Victoires. Le vénérable refondateur des Spiritains prendra conseil auprès du P. Desgenettes, avec ses amis les abbés Tisserand et Le Vavasseur, dès l’origine de son projet de société du Saint Cœur de Marie et d’apostolat auprès des populations noires.
Dans une lettre, il défendra l’œuvre de l’Archiconfrérie auprès d’un confrère, écrivant notamment, à propos de Desgenettes : « C’est un saint et un homme d’une grande sagesse. Tout ce qu’il y a de mauvais prêtres à Paris est déchaîné contre lui ; il les laisse dire sans jamais faire la moindre démarche pour se justifier ».

1842 : le 20 janvier, à Rome, un jeune juif, Alphonse Ratisbonne se convertit ; la Vierge Marie lui apparaît dans une chapelle latérale de l’église Sant’Andrea dell’Fratte. L’Archiconfrérie prie tout spécialement pour lui, depuis quelques semaines, à la demande de son frère le P. Théodore Ratisbonne, vicaire du P. Desgenettes, précisément chargé d’animer la prière de l’association.

1845 : un prêtre non encore illustre demande l’inscription de sa paroisse ; le curé d’Ars. « Ne nous faites pas attendre », lance-t-il dans la lettre adressée au curé de Notre-Dame des Victoires.
A la vérité, Jean-Marie Vianney n’a pas attendu l’abbé Desgenettes. Il l’a même précédé. Il a en effet consacré sa paroisse au Cœur immaculé de Marie dès le 1er mai 1836. Sept mois avant que Desgenettes ne fasse de même à Notre-Dame des Victoires ! Vianney, le précurseur, n’en vient pas moins humblement demander l’agrégation d’Ars à l’Archiconfrérie.

  • Pédagogue

Avec le Pape Grégoire XVI, l’association prend une extension universelle. Confrérie mère et maîtresse, elle reçoit la capacité d’orienter et diriger, en union avec le Cœur de Marie, la prière pour la conversion des pécheurs, et ce pour le monde entier.

Par ce statut, Grégoire XVI fait œuvre de missionnaire et de pédagogue. Il donne à l’Archiconfrérie, la sainte mission, bien accordée au Cœur de la Très Sainte Vierge, d’inspirer à tous les cœurs chrétiens le désir et le vœu de la conversion des pécheurs. Vocation qui se poursuit aujourd’hui pour tant de fidèles blessés de découvrir autour d’eux combien l’Amour n’est pas aimé.

Comme Marie en son temps, dont le cœur fut transpercé par un glaive de douleur, le membre de l’Archiconfrérie a souvent un cœur qui saigne pour ceux que le Seigneur lui a confiés, et notamment les parents et proches qui se sont éloignés de la foi.

Il est vrai que le désir de rejoindre l’association du P. Desgenettes paraît bien naturel pour le converti se sachant aimé du Seigneur et de sa très sainte Mère ; aussi veut-il aimer lui aussi avec le Cœur de Marie, si parfaitement uni à celui de son Fils. L’Archiconfrérie s’en remet à leur intercession pour imiter la volonté pure et sainte avec laquelle ils rendirent gloire à Dieu.

  • Annales missionnaires

L’abbé Desgenettes déploie son activité dans un quartier de presse. Il va donc publier lui aussi. Ce seront le Manuel puis les Annales de l’Archiconfrérie que les missionnaires emporteront avec eux sur les cinq continents.

L’éloquence de ses écrits le disputera à celle des PP. Lacordaire, Guéranger, d’Alzon, Libermann, Ratisbonne, Roussel qui viendront prêcher à Notre-Dame des Victoires et dont les œuvres refondatrices ou nouvelles (respectivement : dominicaine, bénédictine, assomptionniste, spiritaine, de ND de Sion, des Orphelins d’Auteuil), entre autres communautés chrétiennes, puiseront à ce puissant élan de ferveur mariale.

L’Archiconfrérie, sous son impulsion, devient en outre l’un des premiers foyers de diffusion et de rayonnement de la Médaille miraculeuse que chaque membre de l’association du très saint et immaculé Cœur de Marie est invité à porter avec respect et dévotion.

L’union avec la papauté

En 1842, à Rome, le dimanche 3 juillet, le curé de Notre-Dame des Victoires a le bonheur de rencontrer le Pape Grégoire XVI. D’où il repart avec le décret sur la conversion miraculeuse d’Alphonse Ratisbonne et les reliques d’une vierge et martyre du IIIe siècle, sainte Aurélie.
En 1848, le curé de Notre-Dame des Victoires fait prier pour le Pape Pie IX, prisonnier à Rome puis contraint de s’exiler en raison des troubles révolutionnaires. Pie IX, qui sera délivré par les troupes françaises du futur Napoléon III, se souviendra de cette initiative et aussi de la prière confiée aux premiers hommes réunis dans l’Adoration nocturne, à l’initiative d’Hermann Cohen, un jeune converti.
En hommage de reconnaissance Pie IX fera couronner les statues de Notre-Dame des Victoires et de l’Enfant Jésus, en juillet 1853, déléguant pour cet office solennel Mgr Pacca, membre du chapitre du Vatican.
En 1861, au lendemain de la mort du P. Desgenettes, il concédera à l’église de Notre-Dame des Victoires l’indulgence plénière perpétuelle, que chaque pèlerin sera invité à aller pieusement recueillir deux fois par mois.

Les vingt premières années de l’Archiconfrérie sont d’une merveilleuse fécondité, l’abbé Desgenettes voyant la grâce bouleverser des cœurs innombrables. En témoignent les 37 000 ex-voto qui habillent aujourd’hui l’intérieur du sanctuaire.

  • Une journée du curé

Le curé mène une vie propre à répondre aux demandes des fidèles.

L’abbé Desgenettes, curé de Notre-Victoires.

L’abbé Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires.

Levé chaque matin à 5 heures, il commence sa journée par un temps de prière et de méditation. A 6 heures, il se rend à l’église, confesse jusqu’à 9 heures puis célèbre la messe, suivie d’une longue action de grâce. Un petit-déjeuner de lait et de biscuits refait ses forces pour les audiences qui vont se succéder jusqu’à midi, audiences qui l’entraînent parfois tout de go jusqu’au confessionnal.

L’après-midi, il reçoit chez lui ou travaille dans son cabinet à la sacristie – là où il écrit les nombreux textes parus dans les Annales de l’Archiconfrérie. A 18 heures, le curé est chez lui, et il soupe.

Comme curé de Notre-Dame des Victoires, l’abbé Desgenettes s’accordera peu de repos. Cédant aux instances du fidèle Rivard, il finit par accepter deux à trois semaines de congé par an, à Montmorency.

Les rendez-vous de l’Archiconfrérie, le dimanche soir, bénéficieront presque toujours de sa présence, vingt-trois ans durant, tout comme la messe de l’Archiconfrérie, le samedi matin.

Le P. Desgenettes tient à célébrer les louanges de la Vierge Marie mais aussi à recommander lui-même les pécheurs durant l’office de prière de l’association.

  • « Monsieur Rude abord »

On l’a vu, chez l’abbé Desgenettes, les actes et les paroles suivent de près les traits de caractère, et le sien est plutôt vif, ardent, voire bouillant. Un tel homme peut-il dissimuler, avoir des secrets ? Bien peu sans doute.

Charles Desgenettes est un pasteur entièrement donné à la tâche que le Seigneur lui a confié. Il n’a certes pas l’extrême austérité de vie du curé d’Ars, s’il en a les inspirations et en partage, sous bien des aspects, l’éloquence, ainsi que la charité : le comte de Germiny, gouverneur de la Banque de France et du conseil de fabrique de Notre-Dame des Victoires, aura l’occasion de s’en apercevoir.

Mais ce qu’il montre de générosité dans ses œuvres et ses prêches trompe parfois le pèlerin. Car M. Desgenettes peut être vif avec les fidèles mêmes qui désirent lui témoigner le plus de respect et d’affection.

Ainsi d’une dame qui célèbre un jour devant lui ses vertus de prêtre – blessant sa pudeur et son humilité : « Madame, lui lance- t-il, on m’appelle “Rude abord”. Je ne suis qu’un pauvre pécheur. Et vous, Madame, qui êtes-vous ? »

Mais aux esprits simples et sincères, Desgenettes révèle bien vite le fond de son cœur, qui est aimant et compatissant.

  • Pénitent

Un cœur ferme et généreux, mais aussi obéissant. Le curé de Notre- Dame des Victoires a un profond respect pour son évêque, et pour tous les évêques, devant qui il se prosterne. Sans doute, aura-t-il connaissance d’une irritation passagère de Mgr de Quélen à son encontre, qui semble provoquée par l’érection de l’association en archiconfrérie, laquelle résulte d’une providence devant apparemment peu à l’archevêché.

Charles Desgenettes ne manque pourtant jamais une occasion de bousculer le piédestal que d’aucuns ne cessent de glisser sous ses pieds. Il le manifeste, par exemple, deux fois l’an, en demandant publiquement pardon aux fidèles pour ses manquements à leur égard. Le curé fait ainsi pénitence le dimanche qui suit sa fête (saint Charles Borromée, le 4 novembre) et le jour anniversaire de son élévation au sacerdoce (le 9 juin).

Derniers mois, derniers jours

C’est d’ailleurs au jour de sa fête, le 4 novembre 1858, que l’abbé Desgenettes célèbre pour la dernière fois la messe dans l’église de Notre-Dame des Victoires.
Il a 80 ans et éprouve de grandes difficultés pour se déplacer. Il va vivre dix-huit mois encore l’extrême dépouillement de la vieillesse. Communiant parfois comme un simple fidèle, lorsqu’il ne peut plus célébrer. Ou célébrant la messe dans une pièce contiguë à sa chambre.
Jusqu’à sa mort, le mercredi 25 avril 1860, en la fête de saint Marc, il est remplacé et assisté par son vicaire, l’abbé Desfossés. Et quand viennent ses derniers instants, il se confesse au R. P. Soymié, de la Compagnie de Jésus, reçoit le viatique du vicaire général, le P. Buquet.
A son chevet se relaient les prêtres amis mais aussi diverses personnalités, comme le sénateur Thayer et le comte de Montalembert.
Dans les dernier jours, il a beaucoup de mal à s’exprimer – « sa parole, écrit l’abbé Desfossés, est enchaînée par le muguet » – mais il n’en bénit pas moins les fidèles de Notre-Dame des Victoires le dimanche 22 avril, dimanche du Bon Pasteur.
Ses derniers mots de prédicateur sont marqués par la simplicité et l’audace qu’il a montrées toute sa vie :

« Priez, persévérez et vous triompherez. La dévotion au saint et immaculé Cœur de Marie est le principe et le centre de toute dévotion. »

Sur ses lèvres, le même verbe que celui prononcé par Notre Très Sainte Mère à Fatima, 57 ans plus tard : « triompher ». Oui, à la fin, son Cœur immaculé triomphera !

  • S’unir et s’offrir

A 1h45 du matin, le 25 avril 1860, Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes rend son âme à Dieu.

Dans la communion des saints, comment ne pas convoquer l’évangéliste saint Marc, fêté ce même jour, et saint Augustin, patron en second de l’église Notre-Dame des Victoires, qui fut baptisé dans la nuit du 24 au 25 avril 387. J’aime à imaginer leur présence, aux côtés du fidèle serviteur de Notre-Dame des Victoires, à l’heure de la pâque… avec celle de saint Dominique !

Car le corps de l’abbé est veillé par ses pairs et par un frère dominicain – Charles Desgenettes étant membre du tiers-ordre de Saint-Dominique depuis 1844.

Le 27 avril, de nombreux fidèles viennent lui rendre un dernier hommage dans l’ancienne sacristie.

Son cœur sera déposé à la chapelle de la rue Oudinot, tout près de cette « Providence » qu’il fonda pour des enfants pauvres, à l’instar de celle que fonda également, à la même époque à Ars, son contemporain, Jean-Marie Vianney.

Bien des ressemblances se font jour dans les vies de ces deux prêtres. Leur confiance en Marie, leurs intuitions de pasteur, leur enchaînement au confessionnal, leur formidable charité.

Desgenettes a sans doute davantage de talent de communicateur, sinon par la parole, du moins par l’écrit, aussi ira-t-il plus loin dans la prédication des mérites du Cœur immaculé de la très sainte Vierge – jusqu’au bout du monde, grâce aux missionnaires venus prendre leur élan à Notre-Dame des Victoires et se munir du Manuel et des Annales, à l’instar de saint Théophane Vénard, qui fut membre de l’archiconfrérie.

A Notre-Dame des Victoires, Marie est Refuge des pécheurs. Marie est Missionnaire de la Gloire de son Fils, Marie est Mère de Miséricorde. Charles Desgenettes l’a bien compris.

Aussi est-il devenu ce missionnaire du Cœur immaculé de Marie qui fut révélé à sainte Catherine Labouré, en 1830, de ce même Cœur que célébreront les Papes au 20e siècle, et notamment, Pie XII, Paul VI et Jean-Paul II.

A ce seul titre, il mériterait sans doute d’être vénéré dans toute l’Eglise, comme un fidèle serviteur de Dieu. C’est toute la grâce que nous espérons aujourd’hui pour les fidèles de Notre-Dame des Victoires et les membres de l’archiconfrérie qui poursuivent la mission commencée par leur bien aimé curé-fondateur : s’unir et s’offrir avec le Cœur immaculé de Marie, dans la prière pour la conversion des pécheurs.

L’épitaphe sur la pierre tombale de l’abbé Desgenettes*

« Ici, au pied de l’autel de Marie, Mère de Dieu, où il avait coutume de prier et d’offrir le Saint-Sacrifice, repose dans la paix du Seigneur, Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes, pendant vingt-huit années, pasteur vigilant de cette paroisse de Notre-Dame des Victoires.
Protecteur actif et généreux de toutes les bonnes œuvres, fondateur, par une inspiration du Ciel, de l’Archiconfrérie du Cœur immaculé de Marie, pour ramener dans les voies du salut les pécheurs égarés.
 Grâce aux bénédictions de Dieu
et à la protection de la Sainte Vierge, il vit cette œuvre heureusement répandue dans tout l’univers.

Dans une vieillesse avancée, il s’en alla plein de joie vers le Seigneur, le vingt- cinquième jour d’avril, en l’an de grâce 1860, à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Ô âme forte et pieusement dévouée ! puissent vos prières obtenir du Ciel, à ce siècle de défaillance, beaucoup d’âmes qui vous ressemblent ! »

* Traduite du latin

Sources : j’ai puisé les éléments constitutifs de cette « Vie de l’abbé Desgenettes » dans le Manuel et les Annales 
de l’Archiconfrérie ainsi que dans les biographies de l’abbé Desgenettes publiées 
par les abbés Desfossés et de Valette en 1860 : « Œuvres inédites de M. Charles-Eleonore Dufriche-Desgenettes, curé de Notre-Dame des Victoires à Paris », 
de M. l’abbé Desfossés, vicaire de la paroisse, édité par A. Levesque ;
 « Notice sur la vie de M. Dufriche-Desgenettes », par E.-A. de Valette.
 Photos: DS/SC

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